| Oui, parfois je désespère.
Oh, je sais très bien qu'il s'agit d'un désespoir de
luxe, emballé dans un papier cadeau pour ceux qui en veulent toujours plus.
Pour ne pas dévaluer le désespoir sombre, inhumain, qui traîne ses pieds gelés sur de
réelles routes de misère, je vais re-qualifier le mien en mélancolie.
Une mélancolie infectieuse, envahie de pensées pathogènes, se diffusant aux travers
certains vaisseaux "pasympathiques".
Parfois je me dis qu'il serait plus généreux, plus amical
de préserver les autres en ne leurs envoyant pas de messages d'amour qui les perturbent
trop dans leur confort durement construit, âprement défendu.
Je ne sais que trop, combien les nuits peuvent être
agitées lorsque le corps s'imagine à nouveau sous le coup d'une passion terrassante.
Un message d'amour est une puissante toxine, sans antidote,
si ce n'est d'en distiller soi-même une similaire, voire plus puissante.
La haine est tellement plus aisée à combattre, bien
meilleure pour la santé des nerfs. Ses aspérités offrant de bonnes prises, permettant
de stimulantes projections, des cris de victoire, des plans de vengeance féconds.
Une fois cautérisées, les plaies de la haine ne suppurent
plus. C'est la paix des braves.
Il m'est arrivé, je l'avoue, d'envoyer une lettre anonyme.
Ou plutôt un message anonyme.
C'était trop tentant, toutes ces boîtes
aux lettres dans la salle des professeurs.
Par malchance pour moi, l'une d'elle
appartenait à ce type de visage qui m'émeut. Des pommettes hautes et saillantes. Des
yeux bleus rieurs.
J'aurais pu profiter d'une soirée un peu
trop arrosée pour m'insinuer dans son sillage. Lui faire comprendre mon sentiment par des
attitudes sans équivoques.
Je ne sais pas pourquoi j'ai imaginé ce
stratagème du corbeau blanc. Une poésie explicite dont elle ne pouvait douter - après
déduction - qu'elle vînt de moi.
Je pense avoir regretté mon geste aussitôt
accompli. Convaincu que sans l'avant-garde délicate des "bonnes manières",
rien ne pourrait sortir d'un aveux si férocement abrupt.
Vous comprenez recevoir le message :
"Quelqu'un va t'aimer" ; c'est aussi déstabilisant - pour ne pas dire
terrifiant - que : "Quelqu'un va t'étrangler".
J'en eus la révélation juste après
l'action.
Pour la première fois j'eus honte de
l'amour que je portais comme d'une vulgaire et dangereuse perversion qui ne recule devant
aucune limite pour affirmer son égoïsme, assouvir son vice.
Un dévoiement despotique et totalitaire.
Finalement j'ai battu lâchement en
retraite, me contentant de regards sournois dépités. Pour peu, j'eus prétendu sur ma
tête - mon honneur qui sait ? - que je n'y étais pour rien.
Elle était mariée.
Je me suis dit que peut-être c'était mieux
ainsi, traduisant cette "erreur de jugement" comme l'avertissement d'un ange
protecteur.
Même si à d'autres occasions ce genre de
scrupules ne m'effleura pas un instant.
Le désir s'arrange si facilement avec la
conscience.

© Cung Gia - Extrait du Château des Moumirs
|