| - T'as vu l'Anita ?
Était-ce à moi que l'on s'adressait, ou était-ce une
phrase que mes oreilles toujours attentives avaient happée au vol dans le brouhaha "baugesque"
du réfectoire ?
Je ne m'en souviens plus.
Ce dont je me souviens très bien par contre c'est
l'éblouissante beauté du visage d'Anita.
Il n'y avait pas à s'y tromper. La tablée où il (elle ?)
s'était assis, avait immédiatement pris l'allure d'une embarcation épargnée par le
tumulte. Une scène biblique au milieu de l'enfer. Une table qui, par la seule évidence
de cet être délicieux, devenait celle des élus : autorisés à contempler au plus près
le joyau cristallin de l'amour.
Moi, nous, les autres,
nous étions à jamais les
rejetés, les damnés.


Il faut beaucoup de talent pour définir la grâce sans en
trahir l'impalpable luminosité. Il est certain que cette grâce-là existait avant tout
par ses yeux. Les yeux fusains d'une jeune reine égyptienne. Rehaussant de leurs ailes
aventureuses l'extrême finesse d'un visage antique, dont l'irréelle beauté nous
aspirait inéluctablement dans l'impasse d'une torturante sujétion.
Autour du masque d'albâtre
s'organisait naturellement le méthodique et ensorcelant théâtre d'une gestuelle aux
limites connues du raffinement. De celui qui requiert une exténuante dévotion à celles
dont le prestige est de plaire aux dieux.
Du jour où Anita entra
dans notre bagne, les chaînes de la réclusion se transformèrent en chaînes de la passion.
Le réfectoire en salle des repas perdus.
J e n'ai jamais eu de penchant
particulier pour les êtres de mon sexe, autre que celui de la simple - mais tenace
- curiosité.
Longtemps et encore très souvent aujourd'hui, la platitude
de leurs ambitions stériles et sans grandeur m'a semblé une raison très valable de
limiter les contacts au strict nécessaire.
Je n'en dirais pas autant de nos surs en humanité.
C'est pourtant sans la moindre réticence que j'avoue ma complète impuissance à
résister au charme dévastateur de cet adolescent de quelques années mon aîné.
Il ne s'est rien passé entre nous.
Son carnet de bal fut rapidement rempli par la folie de
ceux qui avaient l'avantage de l'âge et de la force - y compris nos geôliers.
Je me suis contenté de mots anodins, quelques regards au
détour d'un couloir, dans l'entrebâillement d'une porte.
Trois fois rien
mais qui pesait si lourd dans mon
imaginaire de l'époque.
Je me rappelle encore cette magistrale interrogation quand
je le (la ?) vis un jour à mes côtés aux "pissotières". Transi par le
rayonnement de sa proximité et complètement abasourdi par la constatation qu'il devait
lui aussi pisser comme nous. Probablement avec le même genre d'outil.
Dans l'analyse régulière que je pratiquais
des comportements humains il y avait une énorme case vide : celle concernant les
relations sentimentales.
Sans les données à disposition j'avais
néanmoins suffisamment d'imagination pour concevoir qu'il existait une différence
fondamentale entre nous, les petits mâles, et cette autre espèce dont l'unique but sur
terre était de nous perturber.
Cette différence j'en étais convaincu
pouvait être mise en évidence assez facilement par la morphologie des sanitaires
utilisés.
Je présumais donc qu'Anita n'était pas une
fille sans avoir la certitude absolue qu'il fût un garçon. En fait vous l'aurez deviné
: il s'agissait d'un ange.
© Cung Gia - Extrait du Château
des Moumirs |